Marie-Claire Enfant, Et la politesse bordel !

Marie-Claire Enfants Mars 2010

Saperlotte ! Mon enfant dit des gros mottes…

« On a gagné, les doigts dans le nez

On a perdu, les doigts dans le c.. ».

Hum…

Il est devant moi mon bonhomme.

Ses grands yeux bleus magnifiques, débordants d’innocence.

Ses longs cils noirs ouverts en étoile, à faire pâlir d’envie Eva Longoria herself.

Ses adorables dents de porcelaine révélées par un sourire ingénu, à côté duquel Candy passerait pour une mère maquerelle.

N’empêche…

Je me demande…

A  4 ans et 4 mois, est-il normal  de claironner une chanson, que le pilier de Biarritz trouverait vulgaire,  même en fin de troisième mi-temps ?

 

J’ai bien essayé de trouver une parade. Avec son grand frère, qui est un peu poète, nous avons donc créé une sorte de haïku de substitution :

« On a gagné, les doigts dans le nez

On a perdu, j’appelle le SAMU… »

Mais mon bébé trouve la rime pauvre. C’est le problème, avec les enfants très intelligents…

 

J’en viens à regretter le temps béni où je me battais contre les « cacas-boudins ». N’est-il pas doux à mon souvenir, finalement, ce long moment  de solitude, à l’hypermarché ?

La dame de la caisse, sympa (car ça se passe dans le Nord de la France) : « - Bonjour mon petit garçon, quels beaux yeux tu as! Comment t’appelles-tu ? »

Moi, sympa aussi (car je viens du Nord de la France) : « -Chéri, tu réponds à la gentille dame? »

Mon fils, pas sympa (car contaminé par les gênes non Nordiques de son père) : « -Caca boudin ! »

 

Alors, n’ai-je pas été suffisamment ferme sur le caca-boudin ? Me suis-je montré trop complaisante ? Il est vrai qu’à la maison, jusqu’ici, « caca boudin » était un gros mot autorisé aux enfants, et interdit aux adultes.  Ce qui me permettait, sans culpabilité, de me lâcher sur les merdes.

 

« Mon fils ramène des tas de gros mots de l’école » ai-je confié à ma meilleure amie.

« Ma fille aussi ! C’est chiant, hein ?  Putain, merde… »

 

L’avis, la vie.

Pascal, professeurs des écoles reconnu par les plus grandes marques de parents...

Voilà 30 ans que j’enseigne, et les enfants d’aujourd’hui ne sont pas plus mal élevés qu’autrefois. Même dans certaines ZEP (zones d’éducation prioritaires) dites difficiles, je trouvais les gamins plutôt respectueux du maître. Il est vrai que je m’occupe principalement d’enfants de maternelles, ils n’ont pas encore envie de jouer à « la racaille ». Depuis plusieurs années, j’ai des classes de moyenne section. J’entends bien quelques « caca-boudin, crotte de nez » de temps en temps, mais je ne punis pas, je fais juste remarquer que « ça fait un peu bébé » . Il y a aussi à cet âge les gros mots de grands (qu’entre nous ils apprennent dans la voiture avec leurs parents !). Mais un « Putain » ou un « Merde » testés du bout des lèvres me gênent moins qu’un « Dégage » proféré avec violence à l’encontre d’un petit copain. Là c’est sûr, je réagis : 5 minutes de réflexion sur le banc!

 

Les gros mots, c’est comme le linge, ça se trie, et tout ça ne se lave évidemment pas à la même température…  Vous avez ceux liés à la religion, ceux qui puisent leur inspiration dans le pipi caca ( scatologie étant le terme adulte, mais rigolo quand même), et ceux qui se rapportent au sexe.

 

Dans le panier religion, nous avons du petit linge bien inoffensif : Doux Jésus, Sacrebleu, Bon Dieu, Seigneur-Marie-Joseph ! Pas d’inquiétude à avoir si votre petit ange vous lâche un chapelet (le mot est approprié !) de jurons de la sorte… Supprimez toutes les émissions de Stéphane Bern et il rentrera très vite dans le droit chemin.

 

En général, c’est plutôt dans le domaine du pipi caca que les enfants vont puiser l’inspiration. Il correspond au stade anal décrit par Freud. Pour Sigmund et ses amis, il faut y voir une sorte de jubilation érotique.

Valérie Boujon, psychologue clinicienne moins connue que papa Freud, (mais bien plus jolie) explique par ailleurs que le caca fait peur, donc qu’il fait rire. Explication :

Pour l’enfant, cette matière qui sort de son corps, qu’il sait plus ou moins bien contrôler, et qui revêt tant d’importance pour les adultes (et surtout pour mamie) est à la fois fascinante et effrayante. Et le propre de l’homme n’est-il pas de rire de ses démons, afin de mieux les vaincre ? Alors annoner à longueur de journée des cacas-boudins-prout-crotte-de-nez-qui-pue-des-fesses, c’est un peu tuer le dragon.  Et tant pis si cela finit par nous faire l’effet d’une craie sur un tableau noir.

Aux parents qui trouveront étrange et vraiment puéril  d’aller chercher ses gros mots au fond des cabinets, devrons-nous rappeler que les jurons les plus employés chez l’adulte restent sans doute merde et chiant...

 

Lorsque l’enfant grandit, et cela arrive plus vite qu’on ne le croit ma bonne dame, les grossièretés deviennent sexuelles et souvent avilissantes: putain, con, salope, pédé et autres mots d’amour vache. Bienvenue dans le monde merveilleux de la misogynie ! En effet, comme l’explique Catherine Rouayrenc (1) dans Les Gros mots, ce genre d’injures vise en général l’affirmation de l’homme face à la femme et face aux autres mâles. La femme est rabaissée au rang de prostituée, ou d’ objet sexuel (pute, salope) et l’homme est attaqué sur ses prétendues capacités ou habitudes sexuelles (couille molle, enculé).

Une femme qui jure serait donc phallocrate sans le savoir … Et ça commence dans la cour de récré… Et on voudrait ne pas être féministes !

1. Catherine Rouayrenc, Les gros mots, Puf, que sais-je 1997.

 

Concrêtement, keskonfé ?

Savoir pourquoi les enfants disent des gros mots est une chose, savoir comment réagir en est une autre. Pour Julien, papa d’un jeune Thomas, entré cette année au CP, il est important de poser des limites :

Intrinsèquement, les gros mots de mon fils ne me gênent pas , ils me feraient même plutôt rire ! Mais je ne lui montre pas. Tous mes amis un peu bobos, parents sur le tard, qui s’extasient sur la dernière répartie de leur gamin oublient que dire des gros mots, c’est chercher l’interdit. Si on ne pose pas cet interdit, l’enfant ira le chercher plus loin, puis plus loin encore, jusqu’au moment où ça ne sera plus rattrapable.

 

Géraldine, elle, prône l’explication.

Lorsque Max ou Noé, mes deux fils, se « traitent », je leur demande  une définition du mot qu’ils ont utilisés. En général, ils ne savent pas ce qu’ils disent, donc, je leur explique, avec mes mots à moi. Cela m’a permis de leur parler de l’homosexualité par exemple. Ce que je ne supporte pas, ce sont ce que j’appelle « les mots qui font mal » : «Imbécile » ou « crétin » me mettent hors de moi. Pourtant, ce ne sont pas véritablement des « gros mots» , dans le sens de « mots grossiers ». Nous avons donc fait un tableau en différenciant les gros mots des insultes, et en rayant au feutre rouge ceux qui n’étaient pas acceptés au sein de la maison.

 

Il semblerait néanmoins que la tolérance aux gros mots soit plus grande aujourd’hui qu’autrefois dans les familles. Péter, dégueu, nase passent souvent la rampe de l’interdit parental. Les auteurs, les chanteurs pour enfants ont depuis longtemps suivi les traces de Pierre Perret. Même le très convenable Henri Dès se lâche dans Gros Bêta :

« Y dit ptit péteux
Alors là j'n'aurais pas trouvé mieux
C'est lui qu'est un ptit péteux
Ptit péteux »

A chaque famille d’établir ses codes et ses acceptations. Comme Mélanie, qui, lorsqu’elle est lasse d’expliquer et de reprendre ses jumelles de 7 ans, a instauré un quart d’heure de gros mots :

Je propose aux filles de s’enfermer dans leurs chambres et je les autorise à se lâcher. Elles reviennent le rouge aux joues, ravies, et me disent : « Tu sais Maman, on en a dit des très très gros ! ».

 

 

 

Revue de prout, heu, de presse.

 

Livres/

Caca boudin, de  Stéphanie Blake, à l’école des loisirs.

Qui ne connaît pas encore Simon,

L’adorable lapin de Stéphanie Blake ? Simon n’aime pas l’école, il n’est pas fan de son petit frère, ou veut des pâtes à chaque repas… Dans cet « opus », Simon ne sait dire que Caca Boudin. Et c’est cela d’ailleurs qui le sauvera du ventre du loup, comme quoi… Un livre jubilatoire, qu’il faut prendre comme une  catharsis !

 

Louise dit des gros mots, de Christian Lamblin, Régis Faller, Charlotte Roederer, chez Nathan.

Louise dit des gros mots avec son copain Eddy et  les apprend à son petit frère, rrrhooo ! Les gros mots sont ici représentés sous la forme d’un petit monstre vert, parce que « merde » ça ne s’écrit pas (oh ! Pardon !) .Quant à la maman de Louise, elle ne gronde pas, non non… Au contraire, elle explique les choses avec beaucoup de psychologie. Comme nous, heu, parfois…

Les gros mots de Catherine Dolto-Tolitch, chez Gallimard Jeunesse.

Un autre ouvrage à visée pédagogique, écrit simplement, sans faux-semblant, comme tous les livres de Catherine Dolto-Tolitch. Une touche d’humour serait néanmoins la bienvenue Cat’ !

Les aventures de Tintin d’un certain … Hergé ?

Bachibouzouk, moule à gaufres, protozoaire aviné, cercopithèque, coloquinte à la graisse de hérisson, espèces de mérinos mal peigné…

Ce ne sont pas des gros mots, ce ne sont même plus des insultes, c’est de la culture…

 

Chanson/

Vincent Malone, dit Le roi des Papas.

Il faut voir tous les occupants d’un monospace entonner sur l’autoroute le jouissif Merdocu de Vincent Malone pour comprendre que la famille Ricoré a bel et bien évolué.

C’est encore mieux en concert (car entre nous, le roi de papas quasi torse nu, les filles, c’est de la bombe !)

Deux albums cultes (et non cucultes) : Le roi des papas en conserve

Le cabaret magique du roi des papas.

Chez Naïve.