Vous êtes belle, lettre à Mme Taubira

Vous êtes belle Madame.

Belle de féminité. Belle d’intelligence. Belle de race.

Oui, belle de race, dans le sens de « racée ».

Quel mot ambigu que celui de « race »… Tout est question d’auxiliaire. AVOIR de la race est un compliment, ETRE de la race est un début d’insulte.  La race des … bougnoules, negros, youpins, bicots, feujs, et des guenons.

Autrefois, on était de la race des plus grands, des plus nobles, des héros. La race telle que la concevait …  Racine, que, personnellement, pour des raisons essentiellement auditives, j’ai toujours préféré à Corneille. Corneille me corne aux oreilles, racine me fascine. C’est mon problème ça : j’ai l’oreille trop musicale. Ca doit parasiter mon sens critique. Par exemple, je trouve que bougnoules, negros, youpins, bicots, feujs, et guenons sont des mots non seulement sémantiquement, mais aussi phonétiquement sales. Des mots qui font les dents jaunes et vous mettent du cérumen dans l’oreille. Des sales mots qui postillonnent un virus H haine 1.

Qu’on vous postillonne dessus, Madame, ça nous fait mal. Et on débarque, pour beaucoup…. Bien-sûr que dans nos cages, plus ou moins dorées, mais en tout cas confortables, on entend peu l’écho des insultes raciales. Il faut donc qu’une personne telle que vous en soit atteinte pour que nous réagissions. Et on s’insurge. François Morel et sa chronique sur la petite conne. Christine Angot. Yann Moix. Et … moi(x). Moi(x) que vous ne lirez sans doute pas. En effet, sous le prétexte fallacieux que je n’ai pas écrit de livre, le jury du Renaudot a décidé de ne pas me décerner de prix cette année. A l’unanimité. Ma tribune n’est pas haute, veuillez m’en excuser.

N’empêche, je m’insurge moi aussi. Et je pense à la femme, à la très belle femme que vous êtes, attaquée dans sa féminité. Vous avez beau faire votre fierotte, madame, vous faire traiter de guenon, ça doit vous déstabiliser. C’est pourquoi je voulais vous le dire, et vous le répéter : vous êtes belle. Vous le savez bien-sûr, mais même une femme forte comme vous doit parfois fonctionner comme la femme faible que je suis : une réflexion et ça met le doute. Donc je voulais vous l’écrire, au cas où : vous êtes objectivement, incontestablement, formidablement belle. Et même si vous n’étiez que subjectivement belle, dans la mesure où l’intelligence commande à la beauté, je ne supporterais pas qu’on dise que vous ne l’êtes pas. Et si on disait : pas le physique ? Je me souviens de Jacques Attali quittant une émission de radio à laquelle je participais parce qu’un chroniqueur, peu inspiré ce jour là, s’était dit : « Et si je le comparais à une chouette ? ». « Pas le physique ! » avait donc répondu, avec raison, Attali. Jacques Attali, que je trouve subjectivement beau, en ce qui me concerne. Oui, je sais : « subjectivement » et « en ce qui me concerne »  dans une même phrase, c’est redondant. Mais c’est pour bien vous expliquer ce que je ressens… moi … personnellement.

Alors avec Jacques Attali, je crie : Pas le physique ! Et je crie par écrit. Parce qu’en vrai, Madame, j’ai une toute petite voix. Donc : PAS LE PHYSIQUE !!! Pardon pour le bruit.

Pas le physique, quelque soit l’âge, la fonction, l’exposition publique. Non on ne se moque pas des rondeurs de Carla après sa grossesse. Non on ne se moque pas des sourcils de Léonarda. C’est un autre truc qui m’énerve en ce moment, Madame, entre nous : les blagues sur les sourcils de Léonarda. C’est drôle, de se moquer des ingratitudes physiologiques d’une adolescente… C’est drôle et puis ce n’est pas facile… Et puis, c’est utile. Personnellement, je comprends beaucoup mieux le problème des expulsions depuis que d’éminents spécialistes l’ont éclairé à la lumière de la pilosité d’une ado. Je ne sais pas, je me demande : ce n’est pas une forme de racisme sous-jacent là aussi ? Je me demande juste hein…

Il me semble, Madame, que Danielle Mitterand fut, elle aussi, en son temps, traitée de guenon, ou autre comparaison hautement animalière. Il n’y avait pas là d’attaque raciale, il me semble. C’est juste qu’elle était … typée. J’ai connu une dame très respectée pour qui le mot « typé » résonnait comme « bougnoule ». Mais elle n’était pas raciste. Non, pas du tout. C’est juste que, lorsque je lui faisais remarquer qu’une de mes amies était belle (oui, j’aime dire aux femmes belles qu’elles le sont), elle m’avait répondu : « Moui, mais elle est typée ». Pour certaines personnes aujourd’hui encore, la beauté ne peut être que blonde-de-chfeux-bleue-dezieux.  Ces gens-là ne pensent pas à mal, non , ces gens là ne pensent aryen.

Vous êtes, quoiqu’en pensent ces gens-là,  Madame, une sacrée Fair Lady, une Fair Lady typée. Et je vous assure que mon « typée » n’a pas mauvaise haleine.

J’ai dans la vie une super herote qui me sert d ‘ange-gardienne. Installée sur mon épaule droite, en tailleur rose pâle, les cheveux tirés, les chevilles sagement croisées, l’air malicieux, elle me conseille et me guide. Je viens d’en installer une seconde, de l’autre côté. Elle a une écharpe fushia, les cheveux tirés, l’air malicieux pareil. Elle est pleine de vie et de sagesse elle aussi. Ce n’est pas le perchoir de l’assemblée, non.  Mais ce n’est pas un bananier, dites-le à la petite conne… Non, c’est juste mon épaule, celle d’une fille un peu typée, autrefois affublée, il est vrai, d’un mono sourcil.